Immuno-Hématologie Erythrocytaire

Malignité

Les antigènes des groupes sanguins sont généralement déterminés génétiquement et leur expression est stable au cours de la vie. Toutefois, certaines situations pathologiques peuvent entraîner une diminution, une perte partielle ou une modification de l'expression des antigènes érythrocytaires.

Ces anomalies sont particulièrement observées dans certaines hémopathies malignes, notamment les leucémies aiguës myéloïdes, les syndromes myélodysplasiques et certains syndromes myéloprolifératifs.

Il est important de préciser que, dans la majorité des cas, le groupe sanguin génétique du patient n'a pas changé. C'est l'expression des antigènes à la surface des globules rouges qui est modifiée. Cette situation peut entraîner une discordance entre le groupage actuel et le groupage historique du patient.

Ces modifications peuvent être classées en plusieurs mécanismes, dont principalement :

  • la diminution ou la perte de l'expression des antigènes A, B ou H ;
  • l'apparition d'une double population de globules rouges ;
  • la modification acquise de la structure d'un antigène ;
  • l'expression ou la révélation de structures antigéniques habituellement masquées.

 

Affaiblissement ou perte acquise des antigènes ABO


Le système ABO est le système de groupes sanguins dans lequel les modifications acquises sont les mieux documentées en contexte d'hémopathie maligne.

Chez certains patients atteints notamment de leucémie ou de syndrome myélodysplasique, on peut observer une diminution de l'expression de l'antigène A ou B sur tout ou partie des globules rouges.

Cette diminution peut être suffisamment importante pour entraîner une discordance lors du groupage sanguin.

Par exemple, un patient historiquement connu comme étant de groupe A peut présenter une expression très faible de l'antigène A. La réaction avec l'anti-A peut alors être faible, voire négative selon la technique utilisée.

Dans certaines situations, une partie des hématies conserve une expression normale de l'antigène tandis qu'une autre partie présente une expression fortement diminuée. Le groupage peut alors présenter une réaction de double population.

Ces anomalies peuvent être transitoires ou évoluer avec la maladie et son traitement. Une réapparition de l'expression antigénique peut notamment être observée lors de la rémission ou après le traitement de l'hémopathie. Des cas de perte puis de réapparition de l'antigène A après traitement d'une leucémie aiguë myéloïde ont été rapportés.

 

Mécanisme de la diminution des antigènes A et B


Les antigènes A et B sont des structures glucidiques produites grâce à l'action de glycosyltransférases codées notamment par le gène ABO.

Dans certaines hémopathies myéloïdes, des modifications de la régulation ou de l'expression du gène ABO peuvent conduire à une diminution de l'activité des glycosyltransférases et donc à une diminution de la quantité d'antigènes A ou B exprimés à la surface des hématies.

Des mécanismes épigénétiques, notamment une hyperméthylation de certaines régions régulatrices du gène ABO, ont également été décrits dans les cellules leucémiques.

Il faut donc éviter de parler simplement de « changement de groupe sanguin ». Le phénomène correspond plutôt à une modification acquise de l'expression antigénique.

 

Diminution de l'antigène H


L'antigène H constitue le précurseur des antigènes A et B.

L'enzyme codée par le gène FUT1 permet la formation de l'antigène H sur les globules rouges. Les glycosyltransférases A et B utilisent ensuite cette structure pour former respectivement les antigènes A et B.

Une diminution de l'antigène H peut donc entraîner secondairement une diminution de l'expression des antigènes A ou B.

Des études ont montré que des modifications ou une perte de l'antigène H peuvent être observées chez des patients atteints d'hémopathies myéloïdes. Elles ont également été observées chez certains patients de groupe O, chez lesquels l'antigène H constitue normalement le principal antigène ABH présent sur les hématies.

Cette situation ne doit toutefois pas être confondue avec le phénotype Bombay (Oh).

Dans le phénotype Bombay, l'absence d'expression de H résulte d'une anomalie génétique de FUT1 et constitue un phénotype héréditaire très rare. Il ne s'agit pas d'une transformation acquise d'un groupe O en un autre groupe.

 

Conséquences sur le groupage ABO


Une diminution importante des antigènes A ou B peut provoquer une discordance entre l'épreuve globulaire et l'épreuve plasmatique.

Par exemple, un patient historiquement connu comme étant de groupe A peut présenter une réaction anti-A très faible ou négative lors de l'épreuve globulaire.

Le résultat pourrait alors être interprété à tort comme un groupe O si l'on ne tient pas compte :

  • de l'historique du patient ;
  • de l'intensité des réactions ;
  • de la présence éventuelle d'une double population ;
  • de l'épreuve plasmatique ;
  • et du contexte clinique.

Chez un patient présentant une hémopathie, toute modification inattendue du groupage doit donc être considérée comme une discordance ABO à explorer et non comme la preuve que le patient a changé de groupe sanguin.

Des méthodes complémentaires peuvent être nécessaires pour caractériser l'anomalie, notamment l'utilisation de réactifs différents, l'étude des antigènes H, des techniques d'adsorption-élution ou, dans certaines situations, des examens moléculaires.

 

Modifications acquises de type « B acquis »


Le B acquis constitue un phénomène différent de l'affaiblissement des antigènes ABO.

Il survient principalement chez des patients de groupe A, souvent A1, dans certaines situations pathologiques, notamment certaines infections digestives à bactéries Gram négatif ou certaines pathologies digestives.

Certaines bactéries produisent des enzymes, notamment des déacétylases, capables de modifier le sucre terminal de l'antigène A.

L'antigène A porte normalement un résidu de N-acétylgalactosamine. La déacétylation produit une structure qui peut être reconnue par certains réactifs anti-B, donnant une réaction de type B.

Le patient n'est cependant pas devenu génétiquement B.

Il s'agit d'une modification acquise et généralement transitoire de la structure de l'antigène A. Lorsque la cause responsable disparaît, cette réactivité de type B peut disparaître également.

Cette situation peut donc être à l'origine d'une discordance ABO et doit être reconnue afin d'éviter une mauvaise interprétation du groupage.

 

Structures antigéniques acquises ou cryptiques


Certaines maladies peuvent également modifier la structure des antigènes présents sur les globules rouges ou rendre accessibles des structures habituellement masquées.

Un exemple important est celui de la polyagglutinabilité Tn.

Dans cette situation, une modification de certaines glycoprotéines membranaires entraîne l'exposition d'une structure antigénique qui peut être reconnue par certains réactifs. Les hématies peuvent alors présenter une réactivité anormale avec certains antisérums ou certaines lectines.

Des phénomènes de ce type ont notamment été décrits dans certaines hémopathies malignes.

Il est préférable de parler de structure antigénique acquise ou cryptique révélée plutôt que de « néo-antigène », car le terme néo-antigène peut laisser penser qu'un nouvel antigène de groupe sanguin, comparable à un antigène ABO A ou B, a été génétiquement créé.

 

Modification des antigènes et hémopathies malignes


Les modifications acquises des antigènes érythrocytaires peuvent donc être observées notamment dans :

  • les leucémies aiguës myéloïdes ;
  • certains syndromes myélodysplasiques ;
  • certains syndromes myéloprolifératifs ;
  • et, plus rarement, dans d'autres situations pathologiques.

Les anomalies concernent principalement le système ABO/ABH.

Une étude portant sur des patients présentant des hémopathies myéloïdes a notamment montré une diminution de l'expression de A ou B chez une proportion importante des patients A, B ou AB étudiés, ainsi qu'une diminution de H chez certains patients de groupe O.

Ces modifications peuvent être :

  • partielles, avec coexistence de globules rouges exprimant normalement l'antigène et de globules rouges l'exprimant faiblement ;
  • diffuses, avec diminution de l'expression sur une grande partie de la population érythrocytaire ;
  • transitoires, avec réapparition de l'expression antigénique après traitement ou rémission ;
  • ou plus rarement suffisamment importantes pour rendre l'interprétation du groupage particulièrement difficile.